Interview avec Christophe Cherry (Atradius), président de la division Crédit/Caution d’Assuralia

L’assurance-crédit est un marché de niche. Est-il bien connu, même au sein du secteur ? Pourriez-vous en deux mots situer ce marché ?

L’assurance-crédit existe depuis plus d’une centaine d’années. Si c’est un marché qui reste peu connu, c’est également un marché qui est bien inscrit dans les processus commerciaux et qui représente environ 200 millions d’euros de primes par an en Belgique.

Un marché de niche et donc confidentiel. Il ne l’est cependant pas dans le monde de l’entreprise. L’assurance-crédit est vraiment une assurance qui ne se propose qu’aux entreprises. Ce que nous faisons est cependant très important. Le poste des créances commerciales, c’est-à-dire les factures émises en attente de paiement, représente 30 à 40 % de l’actif d’une entreprise. Sur l’ensemble des créances présentes sur le marché belge, cinquante milliards sont couvertes par un assureur crédit.

Une société qui désire protéger son patrimoine doit donc forcément aussi protéger ses créances commerciales. Elle paie une prime d’assurance sur son chiffre d’affaires pour couvrir la défaillance de ses propres clients, ses acheteurs. En résumé, il s’agit donc d’un instrument largement utilisé dans les entreprises pour sécuriser le chiffre d’affaires et donc la croissance.

Est-ce que selon vous les entreprises se rendent suffisamment compte du risque de faillite, intègrent-elles suffisamment ce risque dans leur gestion d’entreprise ?

La corrélation entre la structure et la taille d’une entreprise et la conscience du risque de crédit est manifeste. Généralement les structures de plus petite taille n’ont pas les ressources pour avoir un credit controller. De plus elles n’ont la conscience de ce risque que lorsqu’il arrive effectivement. Elles pensent énormément à leurs risques opérationnels, mais très peu aux risques financiers qu’elles courent. Le monde des petites et moyennes entreprises est un univers peu pénétré aujourd’hui par les assureurs crédit.

Mais c’est aussi la faute des assureurs eux-mêmes. Nous devons reconnaître qu’il y a sans doute eu à travers les années une incapacité de notre part à proposer le bon niveau de service et le bon niveau de produits, adaptés au chiffre d’affaires des PME.

Tout d’abord il y a un seuil au niveau de la prime d’assurance, qui constitue un réel investissement pour les entreprises. Puis, il faut aussi un suivi, une certaine forme de gestion.

Passer en revue 2020 sans évoquer la crise de la Covid-19 est impossible. La crise sanitaire entraîne(ra) des retards de paiement. Qui les financera ? Quel rôle l’assurance-crédit y a-t-elle joué depuis début mars 2020 et quel rôle y aura-t-elle dans les mois qui suivent ?

Sur la base d’une étude que nous avons réalisée au mois de novembre 2020, il apparaît que la valeur totale des factures en retard est passée de 26 % en 2019 à 47 % en 2020. Une facture sur deux était donc en retard de paiement. Le poids de ces factures en retard de paiement a augmenté de 80%. C’est un signal assez fort tout de même. Autre chiffre remarquable : en 2019, seulement 1 % des factures sont restées définitivement impayées. En 2020 ce chiffre est monté à 8 %. C’est gigantesque. L’impact de la crise Covid est donc bel et bien présent. Paradoxalement les assureurs crédit n’ont pas encore été impactés par cette crise quant à leur sinistralité. Ce constat s’explique principalement par le fait que les secteurs dans lesquels les pertes s’accumulent sont des secteurs où les assureurs-crédit sont moins exposés au risque. Les grands risques pour les assureurs-crédit se situent dans la construction, l’industrie, et les services et moins dans l’horeca ou dans le commerce de détail. Pour l’instant, le contexte fait que les pertes des assureurs-crédit ne sont pas en rapport avec la situation économique.

Beaucoup de ventes B2B se réalisent via crédits ? Avez-vous vu augmenter ce pourcentage pendant ces derniers mois ?

Ce pourcentage est resté assez stable. Généralement entre 30 et 60 % du chiffre d’affaires est fait à crédit dans le B2B. Les délais de crédit autorisés de leur côté ont parfois tendance à vouloir raccourcir en période de difficulté.

Quels sont selon vous, la crise sanitaire mise à part, les principaux risques qui menacent le commerce mondial et les perspectives d’une croissance solide ?

Aucun doute que d’une façon générale l’incertitude est très pénalisante. Je crains que nous soyons confrontés à une baisse de l’activité dont nous ne voyons qu’une partie de l’iceberg. Beaucoup d’économies, et surtout en Europe, sont encore sous baxter, protégées par des mesures gouvernementales. Ce qui fait que l’on permet pour l’instant à des entreprises quelque peu zombies de rester en vie. Lorsque ces mesures d’aide vont cesser – ce qui sera bien le cas un jour – je crains qu’il y ait un choc économique important, qui mènera à des fermetures d’entreprise, du chômage, une baisse de la consommation. Les lueurs d’espoir sont sur une reprise rapide en 2021. On voit que les économies qui ont réussi à bien gérer le Covid sont déjà très réactives.

Dans quelle mesure le Brexit pourrait-il avoir une influence sur l’assurance-crédit ?

Le premier impact du Brexit sera sur l’économie britannique. En tant qu’assureurs crédit nous avons anticipé depuis maintenant deux ans les impacts de la sortie du Royaume-Uni. Nous voyons un certain déplacement du business. Les entreprises belges qui faisaient des affaires avec des acheteurs britanniques ont tout doucement réussi à trouver des clients ailleurs. En somme, pour les assureurs crédit en Belgique le Brexit est déjà quelque chose d’anticipé dans les chiffres.

Pourrait-on dire que l’assureur-crédit joue quelque part le rôle d’un banquier, mais qu’à la différence d’une banque classique qui fuit le risque, il en fait son quotidien et son gagne-pain ?

J’ai eu l’occasion de travailler dans les deux secteurs. Leurs modèles sont tout à fait différents. Dans le secteur bancaire, un dossier crédit est en effet construit pour éviter les pertes. En cas de doute sur un dossier un refus de crédit est assez probable. Nous, les assureurs crédit, ne devons pas analyser les risques de crédit d’investissement sur quinze ans. Notre tâche est de mesurer la probabilité de faillite dans les six à douze mois qui viennent.

L’analyse de crédit est tout à fait différente. La tâche de l’assureur crédit est de permettre le business tout en cadrant les risques à éviter. Toute la valeur de l’assurance-crédit est de dire non quand il faut dire non. Ainsi les assureurs crédit injectent constamment pour 50 milliards d’euros de crédits gratuits pour les acheteurs, payants pour les fournisseurs.

Y a-t-il des secteurs où les risques d’impayés sont plus grands qu’ailleurs ?

Les assureurs crédit constatent que le secteur de la construction héberge le plus d’impayés. D’un autre côté le secteur de la construction a l’avantage d’être assez prévisible. Nous savons plus ou moins estimer les pertes. Le grand danger pour l’assureur crédit, c’est la volatilité. Un pays ou un secteur qui en deux semaines s’effondre alors que ce n’était pas prévisible. Pour certains secteurs notre prime de risque est plus élevée. Mais nous connaissons les tenants et aboutissants de ces secteurs. Ce qui fait que nous sommes à même de gérer le risque. Le grand cauchemar des assureurs crédit ce serait une société gigantesque qui de façon inattendue et subite serait en redressement judiciaire ou en défaillance. L’exposition de risque sur ce genre de société peut se compter en effet en milliards d’euros.

Quels facteurs de vulnérabilité inattendus sont apparus dans le cadre du confinement ?

Ce qui est assez nouveau c’est que des entreprises en excellente santé financière se sont retrouvées en difficulté à cause de l’interruption de leur filière d’approvisionnement. Même avec un carnet de commandes plein à craquer des sociétés se sont retrouvées à l’arrêt pendant un certain temps. Il faudra que l’on étudie la vulnérabilité d’une société ou d’un secteur en fonction de l’ensemble de la chaîne.

Dans quelle mesure l’assurance-crédit avait-elle été touchée par la grande crise financière d’il y a dix ans ? A-t-elle engendré des différences au niveau du modèle de gestion des compagnies ?

Les entreprises ont en effet complètement revu leur modèle de gestion et de service. Il y a dix ans, dans mon entreprise, nous avions décidé quasi du jour au lendemain de supprimer 10 % de notre exposition risque de façon unilatérale et d’augmenter toutes nos primes d’assurance d’au moins 20 %. La conséquence en a été que nous avions perdu 20 % de nos clients, et surtout nos meilleurs clients. Dix ans plus tard, la tendance a été complètement renversée. Au mois de mars 2020 nous nous retrouvions un peu dans la même situation qu’il y a dix ans. Nous avons vu arriver le tsunami et avons agi de façon tout à fait différente. Nous avons identifié toute une série de risques dont nous nous sommes dit qu’ils représentaient un danger. Plutôt de les couper ou de les annuler, nous avons pris contact avec l’ensemble de nos clients.

Nous leur avons signalé nos inquiétudes par rapport à des entreprises dans leurs portefeuilles. Nous leur avons donné la possibilité de gérer eux-mêmes leur sortie par rapport à leurs propres acheteurs ou d’apporter de nouvelles informations. Ce faisant nous avons grosso modo réduit autant nos expositions que l’on avait fait il y a dix ans, mais de façon beaucoup plus sereine, en partenariat avec nos clients. Par rapport au chemin qui a été fait entre il y a dix ans et aujourd’hui nous constatons que nous nous sommes beaucoup plus rapprochés de nos clients avec beaucoup plus de partenariat. Nous prenons en compte la vie de nos clients avant de prendre nos décisions.

Source : Constat & Perspectives 2020-2021 - Assuralia