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Interview avec Christophe Nivarlet

"Oui, un risque peut devenir inassurable pour les réassureurs "

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Christophe Nivarlet, General Manager Brussels de QBE Re, préside le Forum et la Division Réassurance au sein d’Assuralia. En ce début d’année 2026, il revient sur le rôle primordial joué par ce secteur en Belgique et l’importance du dialogue avec les assureurs.

Les réassureurs et les assureurs disposent de deux espaces de rencontre, le Forum et la Division. Qu’est-ce qui les différencie ?

Le Forum de Réassurance, qui se réunit deux fois par an, est ouvert aux assureurs et aux réassureurs actifs en Belgique, même s’ils ne sont pas membres d’Assuralia.  C’est un espace d’information générale sur le marché belge. Nous y communiquons de manière cohérente et uniforme à tous en une seule fois.
La Division Réassurance, de son côté, n’est ouverte qu’aux réassureurs membres d’Assuralia. Elle se réunit environ quatre fois par an et permet d’entrer davantage dans le fond des dossiers. Les réassureurs y partagent leur expertise et attirent l’attention des assureurs sur certains risques ou déséquilibres potentiels. L’objectif est d’éviter que des décisions prises par les assureurs avec les pouvoirs publics ne tiennent pas compte des réalités de la réassurance. En effet, la réassurance est essentielle pour soutenir les assureurs. Si les réassureurs se retirent d’un marché parce que les conditions deviennent intenables, les assureurs se retrouvent seuls face à des risques qu’ils ne peuvent pas absorber.

On entend beaucoup parler de réassurance en matière de catastrophes naturelles. Pourquoi sont-elles un enjeu majeur pour votre secteur ?

Les catastrophes naturelles représentent des sinistres potentiellement énormes, capables de menacer le résultat, voire la solvabilité d’une compagnie d’assurance. Les assureurs ont donc besoin de la réassurance pour absorber ces chocs.
Avec le réchauffement climatique, les risques augmentent clairement. En Belgique, on observe une intensification des pluies, des inondations soudaines, combinées à des sols plus secs, plus bétonnés et à une densification de l’habitat. Tous ces facteurs peuvent entraîner une augmentation de la fréquence, voire de la gravité des sinistres.

Ce qu’il s’est passé en Wallonie en 2021, cela pourrait se reproduire demain comme dans 10 ou 20 ans. Or le coût de ces inondations en Wallonie a été très important. Et une étude, réalisée à la demande de la ministre Lydia Peeters, a même démontré que si une catastrophe similaire survenait en Flandre, plus densifiée que la Wallonie, cela pourrait coûter jusqu’à 2 à 3 fois plus !

Les réassureurs pourraient-ils décider de se retirer de ce type de couverture ?

Il faut être clair : un risque peut devenir inassurable. C’est le cas lorsqu’il n’est plus mesurable, ni diversifiable, ou lorsqu’il génère des pertes structurelles.
On l’a vu en France avec la sécheresse, qui est aujourd’hui largement prise en charge par l’État via un réassureur public. Ce type de situation pourrait théoriquement se produire en Belgique si le cadre juridique et financier n’est pas stabilisé, comme pour les catastrophes naturelles par exemple. Mais nous agissons avec Assuralia pour que cela n’arrive pas en demandant aux pouvoirs publics de prendre leur part dans les catastrophes naturelles.

L’épisode des inondations de 2021 en Belgique a-t-il marqué un tournant ?

Oui, très clairement. Les manquements publics en termes de préparation, notamment l’absence de dotation des Fonds des calamités par les Régions, ont eu un impact important sur les assureurs et réassureurs.

Ces derniers se sont retrouvés confrontés à un changement des règles en cours de route. On nous a, par exemple, demandé d’aller au-delà du plafond légal d’indemnisation pourtant prévu par la loi. Cela a créé beaucoup de tensions et discussions entre les assureurs et les réassureurs, car nous devons pouvoir souscrire les risques sur base de règles clairement définies.

De même, le fait que l’Etat belge ait intégré rétrospectivement dans la loi, la couverture des sécheresses comme catastrophe naturelle, c’est très difficile à accepter pour nous. Certains réassureurs étrangers ne comprennent pas qu’un Etat puisse ainsi changer les règles sur le passé et leur imposer de couvrir de manière rétrospective des nouveaux risques.

Vous réclamez donc, comme les assureurs, la mise en place d’un partenariat public-privé avec les autorités belges pour la gestion des catastrophes naturelles ?

Evidemment. Des groupes de travail vont être constitués par le gouvernement fédéral pour revoir les zones à risque, le financement au-delà des limites légales et le cadre législatif. Assuralia pourra y participer en tant que représentant du secteur. L’objectif est d’aboutir à un cadre juridique stable. Il faut que les autorités publiques interviennent au-delà du plafond d’indemnisation, ce qui permettrait d’éviter des indemnisations partielles pour les sinistrés. Responsabiliser les autorités, ça les encouragera aussi à investir dans des mesures de prévention des risques.

En dehors des catastrophes naturelles, dans quels autres domaines la réassurance joue-t-elle un rôle clé ?

Les assureurs achètent de la réassurance pour protéger leurs fonds propres. Donc la réassurance est partout où les sinistres peuvent atteindre des montants très élevés. Cela concerne par exemple les grands incendies industriels, les pertes d’exploitation, mais aussi la responsabilité civile auto.
Le citoyen ne se rend souvent pas compte de ce que cela représente en termes d’indemnités lors d’un événement. Un seul sinistre corporel grave en RC Auto peut parfois dépasser les dix millions d’euros d’indemnisation ! Sans réassurance, peu d’assureurs pourraient faire face à ce type de charge sans mettre en péril leurs résultats voire leurs fonds propres dans les cas les plus extrêmes.

Y a-t-il aujourd’hui des risques émergents qui inquiètent particulièrement les réassureurs ?

Je pense qu’on ne parle pas assez des risques liés aux PFAS notamment. Est-ce que ces PFAS ne vont pas faire émerger énormément de sinistres en responsabilité civile, comme on a pu le voir avec l’amiante ? Est-ce que les assureurs sont prêts à absorber une telle charge ?  Le cadre assurantiel n’est pas encore suffisamment clair, et cela pose de vraies questions pour l’avenir.
L’intelligence artificielle et le cyber risque sont aussi d’autres sujets importants : en cas de défaillance systémique, les dommages pourraient être massifs et simultanés. L’apparition des véhicules autonomes soulève également des questions de responsabilités.

Enfin, on ne peut pas nier non plus les incertitudes liées aux décisions politiques imprévisibles de certains leaders sur le plan international, qui peuvent perturber totalement les marchés…

Comment voyez-vous l’avenir du marché de la réassurance ?

La réassurance restera indispensable. Les besoins évoluent, mais les risques majeurs, et en particulier les catastrophes naturelles, continueront à nécessiter des capacités financières importantes.
On observe bien sûr l’arrivée de nouveaux acteurs financiers dans ce domaine, comme les Catastrophe Bonds (« cat bonds »), qui viennent concurrencer les réassureurs. Mais la réassurance a des atouts reconnus : c’est un métier de spécialistes, fondé sur l’expertise, l’analyse du risque, et une relation personnelle, de long terme et de confiance avec les assureurs.

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